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Carnet d'atterrissage

Le Collectif Rivage, créé à Bordeaux en 2020, réunit des artistes et des scientifiques.

Carnet d'atterrissage

A la manière d'un carnet de bord, l'équipe du Collectif Rivage  documente le bourgeonnement de l'expérimentation "Où atterrir ?" qui se déroule à Cap Sciences entre 2023 et 2024.

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Atelier 2

Mener l'enquête dans la zone critique

Où atterrir ? est une expérimentation artistique, scientifique et politique

qui propose a des citoyen·nes, des agent·es de la fonction publique et des élu·es de mener l'enquête sur leur terrain de vie à partir de leurs attachements : ce à quoi ils tiennent et qui les fait tenir.

La démarche associe les pratiques artistiques et cartographiques aux méthodes d'enquêtes pour redéfinir le territoire à partir des dépendances et revitaliser le cercle politique dans un contexte de mutation climatique.

1 — accueil convivial des participant.es 

> 15 min avec toute l’équipe

 

Autour d’une boisson avec des biscuits ou des fruits pendant lequel on échange et on se met à l’aise avant de commencer l’atelier.

 

2 — présentation du déroulé de l’atelier

> 2 min animé par Loïc Chabrier

 

On retire nos chaussures, on laisse toutes nos affaires au bord du plateau et on vient s’asseoir sur les chaises en cercle autour de la boussole tracée au sol. Les membres de l’équipe et les participant.es sont mélangé.es.

 

+ Aujourd'hui on poursuit l’expérimentation artistique, scientifique et politique “Où atterrir ?” avec l’exploration de la zone critique et des multiples vivants qui la peuplent.

3 — réveil des sensations physiques

> 10 min animé par Loïc Chabrier

 

+ On se met debout, toujours en cercle et chacun.e commence par masser sa paume de la main droite avec sa main gauche puis la pulpe de chaque doigt. On passe au bras droit qu’on pétrit comme une pâte à pain. On remonte le long du bras petit à petit, puis on arrive à l’épaule où on retrouve souvent des tensions dans le trapèze. On va essayer de décoller le trapèze vers le haut en le pinçant avec toute la paume de la main. Si on baille, c’est bon signe, on laisse aller. Puis on recommence à partir de la main gauche que l’on masse et à partir de laquelle on remonte jusqu’au trapèze gauche. On profite de chaque contact pour respirer et pour sentir chaque mouvement.

On s’occupe du bas du dos, des lombaires que l’on frotte et que l’on tapote avec les poings puis on remonte le long du dos en faisant sortir la voix.

 

+ On se frotte chaque jambe qu’on réchauffe. On prend chaque cuisse qu’on fait rouler avec les deux mains. Puis on pose les mains sur les genoux, pour sentir la chaleur de chaque paume, on reste comme ça quelques secondes. On descend jusqu’aux pieds, qu’on frotte, tapote et gratte.

 

+ Puis on se relève progressivement jusqu’à retrouver la verticalité. On frotte et on claque légèrement nos doigts près de nos oreilles les yeux fermés, et on écoute, on écoute juste. On frotte ensuite les deux mains, que l’on place contre chaque oreille en creux. On le fait une seconde fois, on écoute et on profite de ce petit bain, de ce réveil.

 

+ On laisse les bras descendre le long du corps et on s’ancre dans le sol pour sentir comment la région lombaire peut s’ouvrir à chaque respiration. 

 

+ Entre nos deux mains, on imagine une immense feuille de papier qu’on voudrait compresser pour en faire une toute petite boule de papier compressée entre nos mains : ça demande un effort, il y a une densité, jusqu’à obtenir la boule de papier compressée. Et dès qu’on l’a, on souffle et on la lâche.

 

4 — cercle des prénoms

> 3 min animé par Loïc Chabrier

 

+ Une première personne sonorise son prénom avec un geste.

 

+ Tout le monde reprend, en même temps et le plus précisément possible, le geste et le prénom de la première personne.

 

+ On recommence pour chacun.e jusqu’à boucler le cercle des prénoms.

5 — qualité de marche

> 5 min animé par Loïc Chabrier

 

+ On marche dans l’espace et on en profite pour s’étirer, écarter ses bras, faire un peu rouler sa tête, redécouvrir l’espace, la distance avec les murs, combien on est dans cette salle. Si on repère un espace vide, on peut y aller. 

 

  • On commence avec une marche dite “normale”.

  • Puis on rentre dans la marche des vacances. Comment est-ce qu’on marche pendant les vacances ? Elle va nous envahir, on va se remplir de cet état de vacances, ça peut même contaminer votre visage. C’est quoi cette sensation ?

  • On revient à une marche dite “normale”, et on va se saluer dès qu’on croise quelqu’un, avec un clin d'œil, un geste, un sourire, une parole, un son…

  • On accélère la marche et on observe les sensations à chaque étape. 

  • On revient peu à peu à une marche normale, sans s’éteindre, sans se calmer : on profite de tous ces états qui nous traversent.

  • Maintenant, on entre dans une marche, comme si on était suivi.e. On écoute tous les bruits et on augmente notre acuité. Comment est-ce qu’on marche quand on est suivi.e ? Dès qu’on est frôlé.e, on bifurque et on prend une autre direction.

  • On revient à une marche normale et on respire.

  • Puis on entre dans une nouvelle marche : on reconnaît quelqu’un au bout de la pièce, et quand on s’en approche, on se rend compte qu’on s’est trompé.e de personne. 

  • On reprend une marche normale qu’on va à nouveau accélérer, en veillant à ne pas se rentrer dedans. 

  • On va ralentir petit à petit jusqu’à trouver l’immobilité.

 

6 —geste-son

> 5 min animé par Loïc Chabrier

 

+ Nous revenons en cercle, et on imagine que notre corps est un grand ballon. On vient de brasser plein d’air, maintenant on va faire rentrer l’air à l’intérieur du corps. 

 

  • A chaque fois que l’on inspire, on peut élargir, gonfler le ballon de notre corps, ça ne va pas seulement dans les poumons, l’air va jusqu’au bout des pieds, des mains, des cheveux, partout. On prend donc de grandes inspirations, et on lâche. On peut reculer un peu si on a besoin de plus de place.

  • Quand on expire, on continue de se remplir : en prenant de l’air, on prend de l’oxygène qui nourrit nos muscles, nos énergies, nos nerfs, nos émotions. On se remplit et on expire, c'est une détente pour l’inspiration, pour notre système respiratoire. Il n’y a que des portes grandes ouvertes dans le corps : comme le personnage de bibendum. On regarde aussi ce que ça fait sur le corps des autres. 

  • On reste un temps debout, on ferme les yeux, et on goûte ce que ça fait d’être devenu.e un gros ballon plein d’air. Comme on s’est rempli.e d’air mais aussi d’énergie, peut-être qu’on sent des picotements au bout des doigts, au bout des pieds, dans tout le corps. On ouvre les yeux.

 

+ Je vais maintenant inspirer et passer un geste-souffle à mon/ma voisin.e qui va à son tour passer un geste-souffle jusqu’à boucler le cercle.

  • Le geste-souffle fait le tour du cercle, chacun.e se le passe de proche en proche. A la fin du cercle, l’artiste-médiatrice récupère le geste-souffle, et l’envoie au centre du cercle.

  • On fait la même chose, en partant dans l’autre sens et cette fois-ci avec un geste-son. On n’oublie pas d’inspirer quand on reçoit le geste-son. Le geste-son fait le tour du cercle. A la fin, l’artiste-médiatrice le récupère, et le met dans sa poche, bien au chaud.

7 —vivre avec les non-humains (cartographie)

> 20 min animé par Loïc Chabrier

 

+ Nous poursuivons l'enquête en s'entraînant à décrire et à repérer les acteurs non-humains qui peuplent notre terrain de vie. Chacun.e cartographie pendant 10 minutes les non-humains selon les réponses au questionnaire suivant : 

 

  • Quels sont les non-humains que j’ai rencontrés au cours de la semaine ? 

  • On les place en fonction de l’intensité de la rencontre (plus elle est proche du centre, plus la rencontre est intense ; plus c’est loin du centre, moins la rencontre est intense). Une rencontre, ça peut être compris comme chacun.e le souhaite.

 

+ On forme des binômes pour que chacun.e puisse partager ses réponses et prendre le temps de décrire les rencontres avec les non-humains pendant 10 minutes.

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NE PAS FAIRE APPEL À L'IMAGINATION - point dogmatique de Bruno Latour

" A aucun moment nous n’avons parlé au cours des week-ends d’imagination. Des arts, oui, des sons, des voix, des corps, des lieux oui. Mais de l’imagination, non. 

Le point est essentiel et doit entrer dans les dogmes du consortium... car l’engagement des artistes dans l’imagination est ce qui fait perdre le réalisme encore plus sûrement que le (pseudo) réalisme du « moi je pense que ». 

En effet l’imagination est parfois une procédure d’accès à un contenu, mais elle ne permet pas d’avoir un contenu par elle-même. Ce qui explique que quand on demande aux gens de stimuler leur imagination, (inventer votre territoire dans 20 ans par exemple) on retrouve tous les clichés habituels. Si l’artifice des arts que nous mobilisons stimule bien évidemment l’imagination comme procédure d’accès, il doit tendre tout entier à explorer cette réalité que le pseudo réalisme voile exactement autant que les images “arty” que tout un chacun a en tête. L’imagination autorise, stimule, excite l’enquête, mais rien ne remplace l’enquête. Au cours des ateliers, on ne peut pas dire « moi en tant qu’artiste, j’imagine que… ".

 

8 — introduction à la zone critique avec Bruno Latour

> 35 min animé par Maëliss Le Bricon

La zone critique est la fine pellicule habitable dans laquelle nous vivons actuellement ; elle se situe à quelques kilomètres de profondeur dans les roches de la planète Terre et s’élève à quelques kilomètres seulement dans l’atmosphère. L’habitabilité de la zone critique est permise grâce au travail des vivants comme les bactéries, les micro-organismes, les verres de terre, le plancton… Plutôt que d’aller vivre sur Mars, nous vous proposons d’atterrir dans la zone critique et de visionner une intervention que Bruno Latour a donnée dans le Lycée d’Anatole Bonnin, participant du projet pilote qui a aussi mené une enquête à Saint-Junien.

La conférence de Bruno Latour le 29 janvier 2021 en visio :

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Dessins de Marion Albert.

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“Il en est de la ville comme de la termitière : habitat et habitants sont en continuité ; définir l’un, c’est définir les autres ; la ville est l’exosquelette de ses habitants, comme les habitants laissent derrière eux un habitant dans leur sillage, quand ils s’en vont ou se dessèchent - par exemple quand on les enterre au cimetière. Un urbain est dans sa ville comme un bernard-l’hermite dans sa coquille. “ Où suis-je donc ?”Dans, et par et en particulier grâce à ma coquille. La preuve, c’est que je ne peux même pas montrer mes provisions chez moi sans l’ascenseur qui m’y autorise. L’urbain serait-il un insecte “ à ascenseur” comme on dit d’une araignée qu’elle est “à toile”? Encore faut-il que les propriétaires aient entretenu la machinerie. Derrière le locataire une prothèse ; derrière la prothèse, encore des propriétaires et des agents d’entretien. Et ainsi de suite. Le cadre inanimé et ceux qui l’animent, c’est tout un. Un urbain tout nu, cela n’existe pas plus qu’un termite hors termitière, une araignée sans sa toile ou un Indien dont on aurait détruit la forêt. Une termitière sans termite, c’est un tas de boue, comme les quartiers chics, pendant le confinement, quand nous passions désœuvrés devant tous ces bâtiments somptueux, sans habitant pour les animer.”

 

Bruno Latour

9 — introduction à la zone critique avec Lynn Margulis

> 10 min animé par Loïc Chabrier

 

Lynn Margulis est une microbiologiste très importante qui a étudié le travail des micro-organismes dans la fabrication de la zone critique et de son habitabilité. Nous vous partageons des extraits du documentaire “Symbiotic Earth” avec plusieurs vidéos d’archives au cours desquelles Lynn Margulis présente ses travaux.

 

L’intérêt de ces images est de l’entendre parler et montrer le travail incroyable mené par ces vivants depuis des milliards d’années, de comprendre comment la zone critique s’est créée et comment elle est aujourd’hui maintenue ou menacée.

 

Ce que l’on découvre, c’est que les conditions d'habitabilité de la zone critique sont fabriquées par les vivants: chaque action de chaque vivant agit, participe à son maintien ou à sa menace. Ce travail mené par les vivants pour maintenir ses propres conditions d’engendrement est à relier directement à l’enquête que chacun.e mène dans le dispositif “Où atterrir ?” : il n’y a pas de décors, il n’y a que des acteurs qui agissent.

SE SITUER DANS GAIA - point dogmatique de Bruno Latour 

“C’est là proprement dit la découverte de Gaïa : on ne comprend pas la vie si l’on se contente de considérer l’organisme sans les conditions d’habitabilité qu’il a légué à ses successeurs — cela est vrai à toutes les échelles, des virus au climat. Les biologistes qui résistent autant à l’idée de Gaïa font comme quelqu’un qui voudrait étudier un termite sans prendre en compte les murs géants d’argile mâchonnés qui sont nécessaire à leur existence qui sont pourtant le produit de leur ingénierie. Cela ne veut pas dire que les murs sont « vivants », pas plus que l’oxygène de l’air n’est « vivant », mais que la totalité de ce que nous pouvons observer (en tous cas sur la zone critique — seul milieu auquel les vivants ont accès) est le produit de cette ingénierie par les organismes. Nous sommes dans le territoire, au sens très ouvert que nous branchons nos propres décisions de prolonger, de féconder ou de rendre plus difficiles, voire de stériliser les conditions d’habitabilité constituées par chaque fibre, chaque flux, chaque vecteur qui vient vers nous et que nous infléchissons ou non. Cela est vrai du prolongement d’une haie, d’un rosier, comme celui d’un canal, d’une piste d’aéroport, d’un lotissement, ou d’un affut au sanglier.”

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10 — introduction aux recherches scientifiques, artistiques et cartographiques de la zone critique

> 10 min animé par Maëliss Le Bricon

Nous venons de le voir, l’humanité se rassemble en réalité sur une mince pellicule de la planète qui va des roches fraîches situées à la base du sol jusqu’à la basse atmosphère, et inclut tout le vivant. Baptisée « zone critique » par les scientifiques, cette pellicule, très réactive, est interconnectée : l’eau, les gaz de l’atmosphère et les minéraux qui constituent les roches interagissent les uns avec les autres et façonnent cet environnement dans lequel nous évoluons.

 

Nous sommes confinés dans cette zone critique, nos actions nous reviennent, elles ne s’échappent pas. Et parce que nous n’avons pas prévu d’aller vivre sur Mars, comment atterrir dans la zone critique ? Notre proposition est de s'égailler comme un essaim d'oiseaux ou de voyageurs qui arrivent dans un aéroport, dans un mouvement de profusion et de dispersion des initiatives avec différents médiums : scientifique, artistique, cartographique, qui permettent de nous situer dans la zone critique en tant que vivants parmi d’autres vivants pris dans une multitude de processus d’engendrement.

 

+ Les observatoires de la zone critique : https://www.ozcar-ri.org/fr/la-zone-critique/quest-zone-critique/](https://www.ozcar-ri.org/fr/la-zone-critique/quest-zone-critique/

 

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“ Mais l'autre nouveauté, c'est que cette Terre qui tremble de nouveau, ce n'est pas la Terre astronomique imaginée par Galilée, c'est une Terre minuscule. 

C'est ce que disait dès le début du XIX siècle Alexander von Humboldt. Humboldt, dans ses dessins, montre que la Terre qui nous intéresse, ce n'est pas seulement la terre profonde avec ses mouvements géophysiques, influencés par les plaques tectoniques, non, c'est surtout la minuscule surface de cette Terre, celle qui a été transformée par l'action des vivants. Ce que vous voyez là, c'est ce que les scientifiques appellent aujourd'hui la zone critique. En vérité, c'est vraiment tout petit, c'est minuscule, pas plus épais que le vernis de cette table, une sorte de biofilm.

C'est une des raisons pour lesquelles nous sommes un peu désorientés ; parce que le mouvement de cette planète n'est plus seulement astronomique ou tectonique. Nous sommes en train de découvrir un nouveau mouvement. 

Qu'est-ce que ce mouvement ? Ce qui bouge, ce qui s'agite, c'est cette minuscule couche de quelques kilomètres produite par les vivants. Et ce qui est assez stupéfiant, c'est qu'il s'agit de la seule chose jamais expérimentée par les vivants. 

Tout le reste, ce qui se trouve au-dessus et en dessous de cette couche, ce sont des constructions magnifiques, mathématiques, physiques, chimiques, dont nous n'avons jamais une expérience directe. Mais notre expérience, notre vie à nous se passe dans cette minuscule petite Terre-là.”

 

Bruno Latour

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Entretien avec Bruno Latour

- Pourquoi insister tellement sur le territoire ?

 

Bruno Latour : Parce que c’est ce qui permet de redéfinir les participants, à condition qu’ils acceptent de se lancer dans la description de ce qui les fait subsister. 

Si l’on ajoute aux organismes ceux qui les font vivre et ce qu’ils laissent derrière eux, on s’aperçoit aussitôt pourquoi la distinction entre un individu et son contexte n’avait guère de sens. L’air que nous respirons, les roches sédimentaires sur lesquelles nous posons nos maisons, le climat des forêts qui nous abritent, l’humus qui permet de planter nos salades, l’eau même qui ruisselle sous terre, sont aussi directement le résultat du travail universel des organismes vivants, que les murs d’une termitière, les galeries d’une taupe, ou la voûte de ciment d’une usine atomique. 

C’est là proprement dit la découverte de Gaïa : on ne comprend pas la vie si l’on se contente de considérer l’organisme sans les conditions d’habitabilité qu’il a légué à ses successeurs —cela est vrai à toutes les échelles, des virus au climat. Les biologistes qui résistent autant à l’idée de Gaïa font comme quelqu’un qui voudrait étudier un termite sans prendre en compte les murs géants d’argile mâchonnée qui sont nécessaire à leur existence qui sont pourtant le produit de leur ingénierie. 

Cela ne veut pas dire que les murs sont « vivants », pas plus que l’oxygène de l’air n’est « vivant », mais que la totalité de ce que nous pouvons observer (en tous cas sur la zone critique — seul milieu auquel les vivants ont accès) est le produit de cette ingénierie par les organismes. Comme on l’a constaté à Saint Junien, cette entrée permet à des enfants de 12 ans de se saisir de Gaïa et de « dessiner » leur planète autrement en s’y insérant de façon beaucoup plus vivante qu’en leur demandant de dessiner la carte de leur territoire). 

C’est ce deuxième élément qui permet de bousculer, finalement de dissoudre, l’idée qu’un territoire serait d’abord une infrastructure matérielle inerte et inhumaine « sur laquelle » serait posée l’action des vivants ou l’intervention tardive des humains. Un territoire, en tous cas une zone critique, c’est en chacun de ses points, le résultat de l’action d’organismes qui ont modelé, modifié, altéré, révolutionné, transformé, amélioré, toujours à l’aveugle, toujours sans en mesurer d’avance les conséquences inattendues, les conditions d’habitabilité de ceux qui, aujourd’hui, y nichent ou qui le parcourent. 

Le territoire a une structure fibreuse, si l’on peut dire, en forme de flux, il est provisoire, labile, mais, par-dessus tout, composite. L’action multiforme des humains ne rompt pas, malgré les apparences, avec le travail de composition des autres vivants. Les bactéries, les herbes, les taupes, les vers de terre, les châteaux, les usines sont d’une certaine façon de même nature — c’est à dire aussi peu « naturelles » les unes que les autres.

Cette saisie du territoire permet aussi d’échapper à la prise « par le haut » comme si nous étions des sujets observateurs en face d’un paysage qui se déroulerait devant nous, et sur lequel nous tenterions de définir un cadre pour « nous localiser » — selon la version GPS de la localisation et bien sûr selon le modèle d’occupation juridique et administratif imposée par l’État qui est à l’origine de cette métrique si particulière. 

Nous sommes dans le territoire, au sens très ouvert que nous branchons nos propres décisions de prolonger, de féconder ou de rendre plus difficiles, voire de stériliser les conditions d’habitabilité constituées par chaque fibre, chaque flux, chaque vecteur qui vient vers nous et que nous infléchissons ou non. Cela est vrai du prolongement d’une haie, d’un rosier, comme celui d’un canal, d’une piste d’aéroport, d’un lotissement, ou d’un affut au sanglier. 

Autre avantage de cette saisie : un territoire urbain est exactement aussi « fibreux » qu’un territoire dit « de campagne » et d’ailleurs aussi hybride malgré l’apparence un peu écrasante des murs et du béton, qui, en fait, ont le même caractère « gaiesque » que les montagnes de craie, ou le bois des forêts. Ils ne sont ni vivants, ni morts, mais les laissés d’une action des vivants qui engagent les suivants. »

 

+ Les artistes explorent de nouvelles formes de représentations visuelles, cartographiques, théâtrales, musicales pour que nous puissions collectivement nous rendre sensible à cette nouvelle matérialité et la métaboliser. 

Le but est de rendre esthétique les phénomènes dans lesquels nous nous trouvons, de développer notre capacité à «percevoir» et à être «concerné» par ces personnages qu'on n'entendait pas ou qu'on ne voyait pas, comme les fleuves, les vers de terres, les virus...

  • Depuis 2016, Bruno Latour a performé trois spectacles conférences : Inside, Moving Earths et Viral en collaboration avec Frédérique Aït-Touati et Chloé Latour et qui sont aujourd'hui réunis dans l'ouvrage “Trilogie terrestre” aux éditions B42. 

 

  • En 2019, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire (membres de Studio SOC) publient avec Frédérique Aït-Touati le très bel ouvrage Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles.

 

  • En 2020, Bruno Latour associe des artistes et des scientifiques dont les travaux portent sur la zone critique dans l’exposition Critical Zones, Zentrum für Kunst und Medien de Karlsruhe qu'il est possible de retrouver dans le catalogue d'exposition de référence Critical Zones : The Science and Politics of Landing on Earth.

 

  • En février 2023, Chantal Latour coordonne le spectacle-concert “À l'écoute de la zone critique ; un nouveau monde composite et recomposé” au Collège des Bernardins qui associe le géochimiste Jérôme Gaillardet, le compositeur Jean-Pierre Seyvos, le créateur sonore Olivier Duperron et l'ensemble musical des Épopées.

 

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Entretien avec Bruno Latour

- Pourquoi parler d’engendrement ?

 

Bruno Latour  : " Pour bien marquer le contraste avec la production. « Dans le système de production, le centre de gravité est bien l’humain et sa prospérité. Il y a bien un monde autour de lui dont il dépend, il le sait bien, mais ce monde il le saisit comme « ressources », dont il est soit le maître exclusif — c’est l’extractivisme —, soit dont il est le jardinier, le gérant, le locataire provisoire — c’est l’écologisme responsable standard. Toutefois, si l’on considère les pratiques d’engendrement, on continue à viser l’humain et sa prospérité, mais on passe à travers lui, parce que le centre de gravité s’est déplacé et qu’il se situe derrière l’humain et au delà de lui ; qu’il le localise, le noue, le cible ; qu’il l’oblige à se prendre comme l’un des agissants d’un faisceau de lignées, de réseaux, de trajectoires, dont certaines l’ignorent totalement, dont d’autres sont améliorées prodigieusement par lui, et d’autres enfin qu’il menace ou qui le menace. C’est cette situation, ce ciblage que l’on ressent en subissant l’épreuve de la boussole du consortium. 

Le centre de gravité, l’horizon, la saisie du monde, diffère tout à fait selon que l’on se dit : « Je produis grâce à ces ressources dont je suis responsable et que je dois bien utiliser ». Ou que l’on se présente comme une puissance d’agir située parmi d’autres histoires de genèses multiples, dont chaque fil peut être interrompu, trajectoire après trajectoire, selon les vivants ou les existants pris en compte. Saisi par la production, le jugement c’est de se demander : « Est-ce que je suis assez productif ?», ou « Est ce que je ménage les ressources ? » ou « Est ce que je distribue justement les fruits du travail ? ». 

Inclus dans les pratiques d’engendrement, le jugement c’est de se demander : « Est ce que je suis à la hauteur de l’inventivité et de la durabilité des êtres dont je dépends et qui m’ont collectivement engendré sans le vouloir ? » ; « Quel geste multiplie ou interrompt la succession de ces êtres ? » ; « Comment m’insinuer dans la continuité du temps de Gaïa ? » ; « Comment nouer mes buts à toutes ces lignées qui toutes se cherchent un but ? ». Questions mal formulées bien sûr parce que nous n’avons jamais ainsi vécus. Ou plutôt parce que nous avons oublié que nous avons toujours ainsi vécus... sauf pendant la petite parenthèse de la production moderne."

Extrait du rapport d'activité du projet-pilote mené par le Consortium "Où atterrir ?" dirigé par Bruno Latour en 2019-2021. 

Extrait du rapport d'activité du projet-pilote mené par le Consortium "Où atterrir ?" dirigé par Bruno Latour en 2019-2021. 

Image extraite de Terra Forma ; Manuel de cartographies potentielles de Fréderique Aït Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire. Editions B42, 2019. Pour en savoir plus : https://www.ecolecamondo.fr/bibliotheque-et-recherche/videos/terra-forma/

Extrait du rapport d'activité du projet-pilote mené par le Consortium "Où atterrir ?" dirigé par Bruno Latour en 2019-2021. 

11 — introduction aux équipements physiologiques, sensibles et scientifiques des vivants

> 20 min animé par Maëliss Le Bricon

 

Chaque vivant possède un équipement physiologique et sensible qui lui permet d’avoir une perception tout à fait singulière de son terrain de vie. 

Selon Jakob Von Uexküll qui introduit la notion d’Umwelt, les animaux vivent dans des mondes vécus, sensoriellement singuliers en fonction de leur équipement et dans lequel les choses n'existent que si elles ont une signification.

 

 Si on réunit un chien, une mouche et un homme dans la même chambre, il n’auront pas la même perception de la pièce. L’équipement visuel, olfactif et sensoriel n’est pas le même et surtout ils n’ont pas les mêmes intérêts.

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Images de Von Uexküll extraites de la présentation de Bruno Latour à La Mégisserie dans le cadre du projet-pilote "Où atterrir ?", février 2019.

Dans le cadre des enquêtes que nous menons chacun.e sur notre terrain de vie, nous essayons de “déplier” chaque entité pour remonter le fil qui lui permet de tenir : “De quoi dépend cette entité pour se maintenir dans l’existence ?”

Un réseau d’acteurs se tisse et révèle le maillage des relations autour de mon concernement qui compose mon terrain de vie.

 

Chaque enquête est profondément singulière car elle se déroule sur le terrain de vie de l’enquêteur. Comme il y a une multiplication, une diversité très riche de manières d’être vivant, chaque enquête est comme un monde presque de science-fiction. Même si nous sommes confinés dans la zone critique, il y une multiplicité de mondes à explorer avec chaque terrain de vie, qui est différent du nôtre.

 

“C’est quoi habiter un monde de Loïc ? C’est quoi habiter un monde de Julie ?”

 

Ensuite, nous allons mobiliser tout notre équipement sensible et physiologique pour développer notre capacité à nous rendre sensible, déployer notre acuité, notre attention et notre écoute. Chacun.e va habiter l’espace, grâce à son équipement, ses intérêts et à sa singularité : nous allons multiplier les mondes pour les partager au groupe.

12 — bambous

> 20 min animé par Loïc Chabrier

Nous allons poursuivre notre exploration de la zone critique avec un exercice pratique et sensible sur la notion d’enchevêtrement des vivants.

 

+ Chacun.e prend un bambou et tente de le faire tenir à la verticale sur le bout de son index. 

 

  • On peut d’abord essayer en regardant le bambou puis en mobilisant le regard périphérique. 

  • On sent le poids du bambou et on perçoit son centre de gravité auquel notre corps s’ajuste et s’accorde en permanence. On ne bouge pas le bambou, c’est le bambou qui nous fait bouger.

 

+ On se met par deux avec un seul bambou et on garde les yeux ouverts. 

 

  • Le bambou est maintenu par la pression que nous exerçons avec nos index. Avec la tentative qu’il ne tombe pas, l’idée est de maintenir ce lien. Le mouvement du bambou naît des variations de pressions appliquées à ses extrémités, aux actions et réactions des deux index. 

Le mouvement naît par deux personnes à la fois. Il n’y a pas de guide, le mouvement se situe entre les deux personnes. “Je perçois en même temps que j’agis, je compose avec le bambou et la gravité.”

On trouve l’endroit de pression adéquat, nécessaire au maintien du bambou. Cette pression “juste” est constamment changeante. On s’ajuste, on s’accorde. On observe le reste du corps qui s’organise autour de cette attention au bambou. Les deux corps s’organisent l’un par rapport à l’autre en permanence à travers le bambou.

 

+ Qu’est ce que ça fait si on tente d’aller au sol ? Si une seule personne du binôme va au sol ? Si on tente de faire varier les rythmes?

 

+ On tente le même exercice avec les yeux fermés. 

 

  • L’ajustement se fait maintenant sans la vue. Quelles sont les autres perceptions mobilisées ? Qu’est-ce qu’on déploie comme attention supplémentaire et par quels moyens ? 

  • Chacun.e partage à voix haute les sens qu’il identifie : le toucher avec la peau de la pulpe de l’index, les appuis au contact du sol, la proprioception pour me repérer dans l’espace….

  • Est-ce que mon rapport au sol a changé ? De quelle manière mon pied va chercher le contact avec le sol les yeux fermés ? Avec quelle méticulosité ? 

  • Mobiliser aussi l’ouïe pour percevoir les autres binômes et tenter de ne pas s’entrechoquer. La lenteur et la précision se mettent en place et créent un état propre à une plus fine perception des transformations incessantes du mouvement. 

 

+ On change de binôme pour appréhender une nouvelle relation.

 

+ Puis on forme des groupes de trois personnes avec trois bambous et on commence le protocole avec les yeux fermés. 

 

  • On observe ce que cela change d’avoir deux informations distinctes de chaque côté de notre corps. D’être interdépendant de deux personnes, qui sont elles-mêmes dépendantes d’autres personnes. On perçoit la création et l’organisation de ce nouveau réseau que l’on forme à trois. Quelle ouverture, quelle extra-attention cela mobilise ? 

 

+ On tente le même exercice tou.tes ensemble. 

 

  • On expérimente de l’intérieur comment notre corps s’organise : comment des mouvements m’arrivent ? Chacun.e observe comment il/elle est bougé.e par le groupe, et comment, peut-être, je peux faire bouger le groupe ?

  • On mobilise notre sens de la proprioception qui fait partie de notre équipement sensible et qui nous offre la capacité de percevoir les différentes parties du corps dans l’espace. Cela mobilise à la fois les capteurs proprioceptifs présents dans tout notre corps (récepteurs musculaires et ligamentaires reliés au système nerveux qui rendent possible la sensibilité profonde du corps à lui-même), et qui nous informent notamment du contact avec le sol.

 

Tout ceci est rendu possible grâce aux otolithes : concrétions minérales, petits cristaux qui sont dans notre oreille interne et qui nous permettent de trouver l’équilibre.

Bambous, proposé par S-Composition - Consortium Où atterrir ? en 2019-2021 - Créative Communs - Licence 4 CC BY-NC-SA

13 —  cartographie de la boussole

> 25 min animé par Maëliss Le Bricon et Loïc Chabrier

 

+ On commence par remplir les entités en bas de la boussole qui correspondent à la situation actuelle :

 

  • le concernement : au centre 

  • les entités qui menacent le concernement : en bas à gauche

  • les entités qui maintiennent le concernement : en bas à droite 

 

+ On ajuste la position de chaque entité, en fonction de son action et de son degré d’intensité (faible menace, maintient important…). Plus l'intensité est élevée, plus l’entité se trouve proche de la ligne horizontale de la boussole.

 

+ Enfin, on positionne chaque entité en fonction du degré de proximité que l’on entretient avec elle, c’est-à-dire si elles sont ou non à ma portée. Si je peux les contacter ou échanger avec elles autour d’un café, elles se trouvent dans le cercle intérieur. Si ce n’est pas le cas, les entités sont hors de portées et se situent dans le cercle extérieur.

Texte de Bruno Latour sur le processus de dépliage de l’enquête 

“ Dans le dépliage de l’enquête, on retrouve un point de théorie très important qui est au cœur de notre affaire : surtout ne pas faire de remplissage, ne pas supposer d’avance l’existence d’un monde plein et connu dans lequel chaque récit viendrait s’insérer comme une pièce de puzzle dans un ensemble cohérent. Les récits sont incohérents et doivent le rester aussi longtemps que possible tant qu’il n’y a pas eu de composition de proche en proche des enquêtes. 

C’est ce qui justifie le fait de toujours passer par une phase écrite — une habitude bien connue des ateliers d’écriture — et de respecter scrupuleusement ce qui est inscrit sans y substituer aussitôt le monde connu et complet qui serait « derrière » ce récit partiel — un point essentiel de l’acteur-réseau. C’est cette pression énorme, écrire et ne pas se précipiter pour expliquer que le récit se trompe ou est partiel, qui permet de court-circuiter l’inévitable tendance à la discussion, à l’interprétation : chaque récit se place dans son propre monde et selon sa propre logique aussi longtemps qu’il le faudra. Cela paraîtrait bizarre s’il s’agissait de répondre à une situation connue, mais c’est ce ralentissement qui devient essentiel pour aborder la mutation climatique pour laquelle personne ne dispose tout fait sur étagère ni des sujets, ni des affects, ni des comportements, ni des institutions pertinentes.

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14 — collecte des concernements

> 10 min animé par Maëliss Le Bricon et Loïc Chabrier

 

La règle d’or à laquelle on se tient en atelier et jusqu’à la fin de l’expérimentation : on ne donne jamais son opinion, on ne discute pas, on ne rebondit pas, jamais.

 

+ On s’installe en cercle autour d’un paperboard ou d’un tableau, afin de relever, de collecter les concernements de chacun.e. Après avoir entendu les concernements des autres et fait plusieurs exercices de descriptions, les concernements se sont peut-être déjà précisés, se sont affinés, ou peut-être pas. Cette collecte permet d’avoir une vue d’ensemble des concernements du jour.

 

+ Le/la scribe note scrupuleusement chaque concernement. Si besoin, il/elle demande au/à la citoyen.ne-expert.e de répéter, d’épeler, mais ne reformule jamais à sa place ou ne remplace jamais un terme par un autre. Chaque participant.e a le dernier mot sur la formulation de son concernement.

La collecte : 

Vivre ensemble dans les espaces publics de mon quartier sans craindre la vitesse excessive de véhicules motorisés ou non - ma construction de nouveaux liens intimes et de les maintenir avec des hommes - la préservation des marais salants de Guérande - une ville conviviale et soutenable avec des rencontres et des liens - le fait que les gens aient du temps pour penser - la qualité et la quantité d’eau potable qui arrive à mon robinet dans ma maison à Villenave d’Ornon - la qualité de l’air où j’habite en Gironde - continuer d’habiter ma maison à Bordeaux en toute quiétude

NE PAS FAIRE DE REMPLISSAGE S’IL N’Y A PAS DE MONDE COMMUN IL N’Y EN A PAS - point dogmatique de Bruno Latour

" La tentation, celle à laquelle on nous demande de résister de toutes nos forces, c’est de se passer de l’un ou l’autre des participants (« pourquoi devrais-je écouter cet éleveur qui n’est pas comme moi un écologiste engagé ? »), ou, encore plus tentant, de remplacer les termes exacts utilisés par d’autres, ce qui rendrait le monde un peu plus lisse et plus cohérent (« Mais enfin, comment prendre au sérieux quelqu’un qui parle de sauver la ‘planète bleue’, comme s’il y connaissait quelque chose ? »). Et pourtant, essayons de ne pas remplacer un terme par l’autre. Ne faisons pas de remplissage. N’essayons pas de faire croire que nous sommes dans un monde unanime dont nous aurions la clef. Ce que chacun a choisi d’inscrire décide, pour l’instant, de son monde — et donc, forcément, par ricochet, du mien. « Ce qui est écrit est écrit ». En tous cas, on a changé de point de départ. (origine savante : ethnométhodologie, sémiotique, pragmatisme)."

16 — abaque des résonances

> 1h

+ Une abaque, c’est d’abord un outil mathématique. C’est le nom donné à tout instrument mécanique plan qui facilite le calcul (un boulier chinois par exemple, ou un tableau de conversion des mesures).

Dans “Où atterrir ?”, l’abaque des résonances est un outil de mesure du degré d’inquiétude par rapport à un concernement.

 

Lors de l’abaque des résonances, un concernement est placé au centre de l’abaque. Ce qu’on va mesurer, c’est le degré d’inquiétude de chacune des personnes présentes dans la salle : jusqu’où je suis / je me sens concerné.e ? Jusqu’où je suis / je me sens inquiet.e ? Plus je m’approche du centre, et plus je me sens très inquiet.e ou très concerné.e.

 

Si on ne rentre pas dans l’abaque, ça veut dire qu’on ne repère pas d’inquiétudes ou que l’on ne se sent pas concerné.e. Ça ne veut pas dire qu’on s’en fiche, mais qu’en toute honnêteté, en toute sincérité, on ne ressens pas d’inquiétude pour ce sujet.

 

L’abaque des résonance peut permettre de repérer des potentiel.les allié.es ou de mieux comprendre les menaces en cours. C’est également l’occasion de reformuler / préciser / étoffer la formulation de son concernement, pour permettre aux autres participant.es de se sentir concerné.es. L’abaque ne sert pas à mesurer la sympathie qu’on a pour les un.es et les autres.

 

+ Chacun.e écrit pendant 5 minutes son concernement avec un sous-titre de 2 phrases, si besoin, pour développer ou contextualiser. En fonction de la formulation du concernement, il recevra parfois plus ou moins de résonance. L’abaque peut aussi permettre de retravailler la définition d’un concernement pour faciliter les alliances.

 

La règle d’or à laquelle on se tient en atelier et jusqu’à la fin de l’expérimentation : 

“On ne donne jamais son opinion, on ne discute pas, on ne commente pas, on ne rebondit pas.” 

 

+ ETAPE 1 

 

  • Un.e citoyen.ne-expert.e se place au centre de l’abaque et lit scrupuleusement son concernement.

  • Les participant.es se placent en fonction de leur degré d’inquiétude par rapport à la disparition du concernement mis au centre de l’abaque. Le 1er cercle intérieur signifie que l’on est très inquiet.e ou concerné.e. Le 2ème cercle indique qu’on est moyennement inquiet.e ou concerné.e. Le 3ème cercle signifie que l’on est un peu inquiet.e ou concerné.e. On ne rentre pas dans l’abaque si on ne se sent pas concerné.e, ni inquiet.e.

  • Quand tout le monde est placé, l’artiste-médiatrice interviewe chaque personne avec un faux micro, et leur demande de se présenter par leur prénom puis de décrire succinctement leur degré de concernement ou d'inquiétude : “Je me sens concerné.e et/ou inquiet.e parce que…” ou "Je me sens inquiet.e parce que…”. Attention, on évite absolument les “je pense que” ou les “on sait que” qui sont très souvent suivi d’une opinion. On s’exprime en tant que “je” plutôt que “on”. 

  • Les participant.es peuvent se repositionner dans l’abaque à n’importe quel moment pour préciser leur degré d'inquiétude ou de concernement.

  • A la fin, tous.tes les participant.es sortent de l’abaque et la vide. Les scribes cartographient l’abaque des résonances pour le/la citoyen.ne-expert.e.

 

+ ÉTAPE 2 : 

 

  • Le/la citoyen.ne-expert.e reste au centre de l’abaque et lit scrupuleusement son concernement.

  • Les participant.es se placent en fonction de leurs actions qui maintiennent ce concernement. Le 1er cercle intérieur signifie que nos actions sont des maintiens importants. Le 2ème cercle indique que nos actions maintiennent moyennement. Le 3ème cercle signifie que nos actions maintiennent un peu le concernement. On ne rentre pas dans l’abaque si on ne mène aucune action qui participe au maintien du concernement. 

  • Quand tout le monde est placé, l’artiste-médiatrice interviewe chaque personne avec un faux micro, et leur demande de se présenter par leur prénom puis de décrire succinctement leur action : “Quel est / quelles sont les actions que tu fais qui maintiennent / soutiennent le concernement ?”. Attention, on évite absolument les “je pense que” ou les “on sait que” qui sont très souvent suivi d’une opinion. On s’exprime en tant que “je” plutôt que “on”. 

  • Durant chaque étape, les participant.es peuvent se repositionner dans l’abaque à n’importe quel moment pour préciser leur degré de de maintien.

  • A la fin, tout le monde sort de l’abaque et la vide. Les scribes cartographient l’abaque des résonances pour le/la citoyen.ne-expert.e.

 

+ ÉTAPE 3 : 

 

  • Le/la citoyen.ne-expert.e reste au centre de l’abaque et lit scrupuleusement son concernement.

  • Les participant.es se placent en fonction de leurs actions qui menacent ce concernement. Le 1er cercle intérieur signifie que nos actions sont des menaces importantes. Le 2ème cercle indique que nos actions menacent moyennement. Le 3ème cercle signifie que nos actions menacent un peu le concernement. On ne rentre pas dans l’abaque si on ne mène aucune action qui menace le concernement. 

  • Quand tout le monde est placé, l’artiste-médiatrice interviewe chaque personne avec un faux micro, et leur demande de se présenter par leur prénom puis de décrire succinctement leur degré d’action : “Quel est ton degré de menace ?”. Attention, on évite absolument les “je pense que” ou les “on sait que” qui sont très souvent suivi d’une opinion. On s’exprime en tant que “je” plutôt que “on”.

  • Durant chaque étape, les participant.es peuvent se repositionner dans l’abaque à n’importe quel moment pour préciser leur degré de menace.

  • A la fin, tout le monde sort de l’abaque et la vide. Les scribes cartographient l’abaque des résonances pour le/la citoyen.ne-expert.e.

  • A la fin, tout le monde sort de l’abaque et la vide.

 

+ ÉTAPE 4 : 

 

+ L'abaque se résout avec le/la citoyen.ne-expert.e qui partage ses actions : “Qu’est-ce que je fais en ce moment ou ce que je suis sur le point de faire pour maintenir mon concernement ?”

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17 — boussole vivante 

> 15 min animé par Maëliss Le Bricon

" La règle d’or à laquelle on se tient en atelier et jusqu’à la fin de l’expérimentation : On ne donne jamais son opinion, on ne discute pas, on ne rebondit pas, jamais."

 

Un.e citoyen.ne-expert.e se place au centre de la boussole avec sa boussole papier, et commence par lire son concernement suivi de sa deuxième réponse au questionnaire : pouvez-vous décrire précisément en quelques lignes en quoi la présence de cet élément vous est indispensable ?

 

  • Le/la citoyen.ne-expert.e appelle chaque entité de sa boussole en commençant par les menaces, et en finissant par les allié.es. Dès qu’un.e participant.e entend une entité qu’il/elle a envie d’incarner, il/elle entre dans la boussole. Le/la citoyen.ne-expert.e le/la place et décrit précisément l’action de l’entité : ce qu’elle fait qui maintient ou menace le concernement. 

 

  • Au fur et à mesure que les participant.es se placent sur la boussole, un.e scribe saisit et projette en même temps la boussole en version numérique sur l’écran.

 

  • Une fois que tous les participant.es sont placé.es, chacun.e propose une sculpture vivante qui représente l’action de l’entité qu’il/elle incarne.

 

  • Les autres participant.es continuent à venir incarner les entités nommées jusqu’à ce que tout le groupe peuple la boussole ou qu’il n’y ai plus d’entité à placer.

FAIRE PRESSION POUR OBLIGER À SAISIR AUTREMENT LE TERRITOIRE - 

point dogmatique de Bruno Latour

" Pour libérer les capacités politiques des gens il faut exercer sur eux une énorme pression pour qu’ils oublient leurs anciennes façons de parler et qu’ils finissent par arracher d’eux ce qui les attache. Rien à voir avec la spontanéité, la libre expression : c’est pression maximale ! C’est comme le café, il faut une très grosse pression pour en extraire le gout, laissés à eux-mêmes les grains sont fades. Important pour le consortium. Comme pour la sociologie de l’ANT, ce que nous faisons avec le consortium, c’est d’exercer une pression suffisante sur les participants pour les sortir du (pseudo) réalisme dans lequel ils se croient plongés, et qui irait, si nous n’y prenions garde, dans l’expression « spontanée » de leurs « opinions » sur le mode « moi je pense qu’il faudrait faire ceci ou cela ». Et comme ils le ressentent très fort, ils pensent vraiment que c’est à cela qu’ils tiennent et qui est véritable, authentique. Mais bien sûr ni le « moi je », ni le « moi je pense que », ni le « il faudrait » ne sont réalistes. C’est au mieux l’état des positions politiques qu’on a appris dans le passé. Ou au pire ce qu’on a lu sur Facebook ou que les fermes de fake news sibériennes ont introduit dans Twitter. Il faut donc exercer une force contraire qui, apparaît alors, comme totalement artificielle.”

Extrait du rapport d'activité du projet-pilote mené par le Consortium "Où atterrir ?" dirigé par Bruno Latour en 2019-2021. 

Les règles de la boussole ont été créé par Soheil Hajmirbaba de SOC (Société d'Objets Cartographiques) 

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18 — enquêter avec d’autres

> 10 min

Intervention de Bruno Latour et Vinciane Despret du 26 mars 2022 à la Scène nationale Carré-Colonnes, animée par Chloé Latour.

Nous avons mis en gras les extraits partagés lors des ateliers à Cap Sciences et à Nansouty.

 

Bruno Latour : “Ce qui nous intéresse dans l’enquête ce n’est évidemment pas que chacun d’entre vous deviennent ethnologue, sociologue, économiste, anthropologue de la situation que chacun de vous a commencé à explorer. 

 

C’est pourquoi “enquête”, on utilise aussi le mot de collecte, c’est simplement dans l’idée très simple qu’il faut pouvoir, en tâtonnant, repérer les connexions : celles dont on ne se doutait pas qu’elles étaient si proches, celles dont on ne se doutait pas qu’elles étaient si contradictoires, si controversées, si dangereuses même parfois. Donc c’est plutôt une espèce de cartographie, un peu, même grossière, des enjeux du sujet que vous êtes en train d’explorer. 

 

On n’est pas du tout, et c’est pour ça l’originalité de la procédure dans laquelle vous êtes, ce ne sont pas des spécialistes des sciences sociales ou des géographies qui vous étudient, vous. C’est pour ça que c’est tout à fait différent de la pratique habituelle de l’enquête en sciences sociales, c'est une enquête inversée en quelque sorte, c'est-à-dire que c’est tout le but de l’opération de “Où atterrir ?”, c’est des praticiens, ce que nous appelons des citoyens experts, qui d’eux mêmes commencent à tâter les différentes sources d’information qui permettraient de définir leur souci, leur caillou de façon plus précise. Pourquoi ? Parce qu’à chaque fois que l’on repère un nouvel élément, disons qui devient plus précis dans la description qu’on se donne de son sujet de préoccupation, on se donne des capacités d’agir. 

 

Je prends un exemple dans un des sujets de vos prédécesseurs : quelqu’un qui travaillait sur la question du bruit, par exemple, qui souffrait vraiment du bruit, qui en avait fait son caillou, commence à faire son enquête, et très rapidement s'aperçoit, à sa plus grande surprise, qu’il y a un nombre énorme d'institutions. C'est à Paris par exemple qu’elle pouvait savoir avec beaucoup de précision la quantité de bruit de sa rue, parce qu’il y a des capteurs un peu partout dans Paris. Il y a des institutions qui s'occupent de cette question, il y a des groupes militants qui s'occupent de cette question. Et de fil en aiguille, elle s’est mise à constituer, à partir d’un sujet qui était un sujet de souffrance personnel qui est l'excès de bruit qui l’épuise, elle s’est mise à développer et à décrire, et une fois encore, décrire ça n’est pas simplement froidement et objectivement être distant de la chose que l’on décrit mais c'est au contraire se donner des capacités d’agir. Elle s’est inscrite dans des tas de groupes militants qui travaillent sur le bruit, etc…

 

Le mot “enquête” et le mot “description” ne veulent pas dire que c’est une analyse à froid. On a beaucoup de peine à faire comprendre ce principe de “Où atterrir ?” parce qu’on nous dit “oui mais décrire ça n'entraîne aucune conséquence politique”, alors que c’est exactement le contraire : plus on décrit avec des détails la situation dans laquelle se trouve le caillou que vous avez choisi, plus on se retrouve des capacités d’action. Voilà le seul point que je voulais signaler en m’excusant encore d’arriver comme ça de l’extérieur sans avoir participé à vos travaux , et je laisse la parole à Vinciane.”

 

Vinciane Despret : “Bonjour à tous. Je présente non seulement des excuses pour ne pas avoir participé à vos travaux, mais en plus pour avoir fait faux bond, parce que le train qui devait me conduire a refusé de circuler aujourd’hui pour des raisons avec lesquelles je ne peux pas être en désaccord, puisqu’il s’agit d’une grève de la SNCF contre la libéralisation du réseau ferroviaire si j’ai bien suivi ce qu’il est en train de se passer.

 

Alors, moi je fais des enquêtes comme philosophe avec cet immense avantage : c’est qu’en commençant en tant que philosophe; il n’y avait pas vraiment de codes. Comme j’essaie de faire des enquêtes de terrain, ou en tout cas qui prenne en compte les terrains dont je m’occupe, c'était assez intéressant pour moi parce qu’il n’y avait pas vraiment de codes, puisque je n’étais pas vraiment anthropologue, ni sociologue, ni psychologue, enfin je ne travaillais pas en tant que tel en tout cas, et donc ça voulait dire que chaque enquête, je devais la réinventer. 

 

Personnellement j’ai tenu au mot enquête, j’y ai tenu parce qu’il y avait une sorte de rappel à l'ordre dans l'enquête. Pour moi, le fait de prononcer le mot enquête et de dire “je fais des enquêtes”, d’abord ça me permettait de me dire “je vais devoir inventer ce qu’il y a dedans” en sachant qu’il y a beaucoup d’enquête qui sont faites dans les sciences humaines, mais en même temps ça me rappelait à l'ordre parce que j’avais constaté que je m'adressais souvent à des gens auprès de qui j'enquêtais qui étaient eux-mêmes des enquêteurs. Donc c’était des situations qui étaient biaisées. 

 

Pour mon premier terrain, à l'origine, je voulais observer un ornithologue, mais il ne m'a pas fallu dix minutes de terrain pour comprendre que ça n’avait aucun intérêt d’observer l'ornithologue mais ce qu’il fallait faire c’était observer les oiseaux qu'il observait. Mais ça veut dire que j’avais affaire à un ornithologue qui connaissait bien mieux que moi le domaine dans lequel il exerçait, donc finalement j’enquêtais sur comment lui-même enquêtait. Et donc en fait, je me suis rendu compte que toutes mes enquêtes étaient des enquêtes sur la manière dont les autres enquêtaient et que j’allais essayer de comprendre : mais c’est quoi ce type d'enquête ? Qu’est-ce qu’on apprend ? Qu'est-ce que je peux apprendre sur la façon dont ils enquêtent ? Sur les objets de leurs enquêtes ? J’ai appris énormément de choses sur les oiseaux au moment où j’ai suivi cet ornithologue sur le terrain, parce que je pouvais tout le temps lui poser des questions du style : vous voyez quoi là ? Puis il me regardait un peu surpris parce qu’on était censé regarder tout les deux. Puis il me décrivait ce qu’il voyait et je me rendais compte que ce qu’il décrivait ce n’était pas moi ce que j’avais vu parce que moi j’avais pas vu grand chose, parce que les choses n’étaient pas inscrites dans des schèmes suffisamment théoriques, et je n’avais pas les habitudes, donc j'apprenais à voir avec lui en fait. C’était pour moi une enquête formidable.

 

Et puis toutes les enquêtes que j’ai faites après, je me suis rendue compte qu’en fait c’était des enquêtes où, par une forme de bienheureuse paresse, que plus je me fiais à la posture d’enquêteur de ceux à qui je m’adressais, moins je devais en faire et plus je pouvais faire confiance. Je vais dire par là que dans une des enquêtes, par exemple, on est allé voir des éleveurs. J’avais déjà fait des enquêtes avec des scientifiques, où j’allais les interroger sur comment est-ce que vous apprenez ? Comment est-ce qu’on apprend à voir ? Comment est-ce qu’on fait une théorie ? Donc ça c’était fait. 

 

Et puis à un moment donné, Jocelyne Porcher qui est une sociologue qui s’occupe des gens qui font de l’élevage, m’avait demandé de venir l'aider pour une enquête qu’elle voulait faire et par rapport à laquelle elle était en assez grande difficulté. La difficulté était la suivante : elle avait de plus en plus le sentiment, au fur et à mesure qu’elle interrogeait des éleveurs, qu’elle les connaissait bien (elle-même avait été éleveuse, en tout cas éleveuse et aussi salariée de l'élevage), elle me dit : j’ai de plus en plus l’impression que quand les gens me racontent des choses, les animaux collaborent au travail, ils sont actifs, ils prennent des initiatives, ils ne sont pas du tout passifs, et que les éleveurs peuvent compter sur eux, surtout dans les élevages plus ou moins dits “pas intensifs”. Dans les élevages intensifs, c’est peut-être justement là que les animaux n’ont aucune possibilité de collaborer parce qu'ils sont tellement contraints. Et elle me dit : quand je pose la question aux éleveurs en leur disant “vos animaux ils collaborent au travail, ils prennent des initiatives, je l’entends etc…”, les éleveurs répondent que non, les animaux ça ne travaillent pas, ce sont les humains qui travaillent. Elle me dit que c’est un peu dommage parce que ce serait intéressant d’avoir cette prise-là pour parler des animaux. Et donc elle me dit : comment est-ce qu’on pourrait bien faire pour les amener à dire que les animaux travaillent ? Ce n’est plus une enquête, c'est une inquisition. C’est intéressant aussi de garder l’idée qu’il fallait faire avouer quelque chose, ou en tout cas demander aux éleveurs qu’ils participent à une idée qu’elle pensait être bonne. 

 

Alors moi je lui dis que dans ces cas-là, la meilleur chose à faire, me semble-t-il, on était dans un terrain de confiance donc on pouvait expérimenter, on n’allait pas chez des ennemis, et donc ça veut dire que si on se casse la figure ou si on se fait mettre à la porte ce n’est pas très grave, on apprendra. Donc je lui ai suggéré qu’on n’allait pas poser la question traditionnelle, du style “est-ce que vous pensez que les animaux travaillent ?”, puisque visiblement ça ne marchait pas, mais qu’on allait partager avec eux notre difficulté en sachant qu’eux-mêmes connaissent tellement bien l'élevage, en tout cas on le supposait. 

 

Et donc plutôt que de poser la question “est-ce que les animaux travaillent, c’est embêtant à dire mais est-ce que vous pouvez le dire quand même ?” J’avais proposé un protocole assez rigoureux, dans la mesure où on devait dire la même chose à chaque fois plus ou moins. Et donc Jocelyne se présentait en disant (on se présentait toutes les deux mais c’est elle qui parlait pour la première question) : “voilà, je viens vous voir en tant qu'éleveur”, on disait éventuellement qui nous avait envoyé ou comment on avait eu leur nom, “et je viens vers vous car depuis que je travaille avec des éleveurs, j’ai remarqué qu’il y a quantité d’anecdotes que j’entends qui me montrent que les animaux collaborent au travail, qu'ils prennent des initiatives, que sans eux on ne pourrait pas travailler aussi facilement. Mais quand je pose la question aux éleveurs, ils disent “ non, ce ne sont pas les animaux qui travaillent, ce sont les humains” Et ça, ça m'embête un peu, qu’est-ce que je fais de toutes ces histoires qu’on m’a raconté ? Alors vous, en tant qu'éleveurs, à votre avis, comment est-ce que je devrais apprendre à poser ma question de telle sorte que les gens puissent m’aider à trouver ce que je cherche ?” 

 

Et Jocelyne avait été très perplexe, en disant “tu poses une question trop compliquée ça ne va pas marcher” : et pas du tout ! Les gens comprenaient très très bien la question et c’était vraiment intéressant parce qu’une fois qu’on leur posait comme ça, et bien les gens se mettaient à réfléchir avec nous et disaient : “Vous avez raison, mais à quels types d’éleveurs voulez-vous adresser votre question ? Parce que si vous avez un éleveur qui a mille vaches ou un éleveur qui a 100 vaches, ce n’est pas la même chose. Vous ne pouvez pas poser la question de la même façon.” Et donc ils nous aidaient vraiment à réfléchir sur quel sens pourrait avoir cette question pour quel type d'éleveur. Et en fait ils nous faisaient tout le paysage de l'élevage qu’ils connaissaient très bien. 

 

J’avais moi-même ma propre question qui était très personnelle, c’est que j'étais tellement énervée à l’époque, dans les années 1990, par tous ces philosophes, ces anthropologues, ces sociologues qui disaient “l’homme au contraire de l’animal”, “l’humain est le seul animal qui… etc.” Ça me rendait tellement malade de la part de gens qui à la rigueur connaissaient peut-être un chien ou un chat et avaient écrasé trois moustiques et deux araignées et qui se permettaient de prendre des positions aussi générales. Et je me disais : mais pourquoi n’a-t-on jamais posé la question aux éleveurs ? A des gens qui connaissent les animaux ? Et puis je me suis rendue compte que cette question, peut-être qu’on ne la posait pas aux éleveurs parce qu’elle n’avait peut-être aucun sens, et qu’il ne fallait donc pas la poser comme ça, et qu’il fallait demander d'abord : est-ce que cette question a du sens pour vous ? Et donc la question que Jocelyne posait, je posais exactement le même modèle de question en disant : “voilà, j’ai lu des sociologues qui m’irritent considérablement, je me demande pourquoi on interroge pas les éleveurs à ce sujet puisque quand même c’est eux qui connaissent, parmi les gens autour de nous, ce sont eux qui connaissent très sérieusement les animaux. Est-ce que c’est une question qui a du sens ? Donc pour vous, en tant qu'éleveur, si on devait vous poser la question, comment est-ce qu’on devrait vous la poser ?” 

 

Et de nouveau, les éleveurs recommençaient à élaborer avec nous, et ce qui était vraiment intéressant, c’est qu’une fois qu’il avait élaboré les conditions dans lesquelles cette question pouvait être posée, ils y répondaient eux-mêmes. Et ils disaient “bon, maintenant que vous le dites, peut-être qu’en effet”. Et donc eux-mêmes devenaient extrêmement coopératifs par rapport aux fait de nous aider. Ce qu’il y a d'intéressant aussi, c’est qu’il y avait parfois des éleveurs qui disaient : “vous faites comme si vous faisiez une pré-enquête mais c’est votre enquête en fait ? Est-ce qu’il y a un moment où vous allez vraiment commencer ?” Et on leur disait la vérité, que non c’était la pré-enquête qui nous intéresse. Moi, je me suis rendue compte que pour la plupart de mes enquêtes, c’est la pré-enquête qui a fini par être tout le temps le moment de l’enquête. C'est-à-dire que je ne fais plus d’enquêtes, je fais des pré-enquêtes. Dans la plupart de mes dispositifs, c’est plutôt : je prépare le moment où je vais commencer à essayer de savoir mais cette préparation est généralement tellement riche et tellement intéressante et tellement plus facile pour moi, parce que ce sont les gens qui font le travail. 

 

Et puis il y avait des éleveurs qui entendaient bien ce que je disais, il y en a un qui m’a dit un jour : “dis donc, vous quand même, vous poussez le bouchon un peu loin, normalement c’est votre boulot de poser des questions et nous d’y répondre, et vous, vous nous demandez qu’en plus on fasse le travail à votre place, qu’on fasse et les questions et les réponses”. C’était très intéressant parce que c’était un éleveur bio qui venait de me raconter, au début de l’entretien, que son travail était beaucoup plus facile depuis qu’il pouvait compter sur ses vaches qui revenaient d’elle-même au robot de traite à la ferme, elles faisaient le trajet à pieds depuis les champs et elle revenait à l’heure, et qu’il avait donc délégué un maximum de travail à ses vaches. J’ai dit : “mais vous venez de me dire que c’est comme ça que vous faisiez avec vos vaches, je vois pas pourquoi je ne ferai pas ça avec mes enquêtes, c'est quand même plus intéressant”. On a toujours été super bien reçu et ce qui se produisait a été tellement intéressant. J’ai trouvé que c’était tellement plus intéressant que si j’avais fait une enquête traditionnelle. 

 

Pour les enquêtes suivantes, j’ai continué dans les pré-enquêtes, toujours : sortir de la pré-enquête aurait probablement été une catastrophe, et il m’a semblé que la pré-enquête était le terme juste. Je n’ai jamais posé de questions dans cette pré-enquête. Le fait de dire sur quoi je travaillais suscitait de tels désirs de collaboration chez les gens que je n'ai jamais dû poser de question, ce qui était une bonne chose, parce qu’il y a des questions qui aurait été extrêmement pas bonnes à poser : demander aux gens s'ils ont des contacts avec leurs morts ? Vous allez les affoler car ils vont se dire : “ça y est, on a encore quelqu’un qui va venir juger qu’on est des irrationnels.” Il vaut mieux ne pas poser de questions dans ces cas là et juste demander aux gens : voilà mon sujet, est-ce qu’il y a quelque chose qui vous parle là-dedans ? C'est pas comme ça que je le disais, je disais simplement “voilà ce sur quoi je travaille”, ça suffisait amplement à susciter des désirs de collaboration. Parce que ça je crois que c’est quelque chose d'assez surprenant, le désir de collaboration quand on fait une recherche est extrêmement puissant chez beaucoup de gens. Voilà j’ai terminé.”

 

 

Bruno Latour : “Je crois que Vinciane a introduit un élément essentiel qui est celui de ne pas avoir peur de partager ses incertitudes avec ceux que l’on va rencontrer du fait du début de l’enquête ; sachant que la position est quand même assez différente, parce que dans ses enquêtes, c’est elle qui est, en quelque sorte, la philosophe de terrain, alors que dans la procédure “Où atterrir ?”, on est bien sur le terrain effectivement, mais c'est le terrain, en quelque sorte, qui pose des questions et qui va peut être rencontrer, au cours de ces questions, des experts de diverses combinaisons de savoir-faire. 

 

Par exemple, si on part d'une question comme celle des coupes-rases de forêts, on va aussitôt rencontrer d’abord des gens peut-être assez violemment préparés à répondre à cette question. On va se heurter à des controverses, déjà en quelques sortes cadrées, et qui rendent difficile peut-être de s'enquérir. Mais aussi, on va tomber sur des masses de données produites par des services de l’Etat, par les syndicats, par les syndicats forestiers, peut-être par les militants chargés de cette cause. Et donc le problème dans la procédure “Où atterrir ?” c’est : qu’est-ce qu’on fait de toute cette masse de connaissances dont on ne connaissait pas forcément la présence, mais qui vous tombe dessus au fur et à mesure qu’on avance dans l’enquête ? Ce qui est une question assez différente de celle que posait Vinciane mais que vous allez forcément rencontrer. Si je prends le cas des forêts, ce sont des sujets hautement controversés, et ce sont des sujets où il y a des masses de données : donc comment ne pas se faire noyer dans ces données ? C’est un problème classique des enquêtes, mais encore une fois, il n’est pas question de vous transformer en sociologue, géographe, etc. (...)

 

Les quelques points où il y a des connaissances intéressantes qui peuvent vous permettre d'avoir des prises sur cette affaire et éventuellement, comme je le disais tout à l’heure pour le cas du bruit, de participer à des activités, avec des activistes même qui travaillent sur ces questions. Il ne faut pas être trop intimidé par le mot enquête, et il ne faut pas se dire que c’est une thèse de troisième cycle, ni un ouvrage : c’est une collecte, c'est-à-dire amasser un petits nombre d'éléments qui permettent de repérer comment le souci dont on est parti, le caillou, ce fameux caillou, est susceptible d’être partagé par d'autres gens. Et c'est là que l'argument de Vinciane est très important parce qu’il peut parfaitement se trouver que quand on commence ce genre d'enquête, on tombe sur des gens qui ont les mêmes préoccupations que vous. Et donc la solution que proposait Vinciane tout à l’heure, c’est-à-dire, non pas : qu'est ce que vous pensez de la question, mais est-ce que vous partagez vous et mois cette même inquiétude ? Par exemple sur les forêts, etc… C'est un assez bon moyen d’augmenter l’enquête. Ceci dit, il y a plein de portes qui sont aussi fermées, parce qu’il y a plein d’informations qui sont difficiles d’accès, interdites, mais on ne vous demande pas de risquer votre vie à trouver des informations interdites. Il faut juste pouvoir savoir que là il y a des sources d'informations, mais on ne vous les partage pas : voilà, c’est une description de la situation. Ou c’est d’une complexité telle que je ne vais pas passer un doctorat de troisième cycle ou une thèse d’Etat pour la franchir, mais je sais qu’il y a là des bouts de connaissances très importantes. C’est le cas par exemple des sujets médicaux, on vous demande pas brusquement de devenir médecin : vous savez qu'il y a des sujets très importants, c’est un repérage des sources d'information, de leurs différences, de leurs difficultés, et ce n’est pas plus que ça. Mais ça nourrit, ça charge de capacités d’action au fur et à mesure qu’on s'aperçoit qu’il y a plein d’autres personnes, plein d’autres sources de connaissances qui sont en quelque sorte accrochées à ce sujet de préoccupation que vous avez choisi de suivre. Je crois que c’est ça le point important. (...)

 

Je prends un exemple précédent, très minuscule, mais les exemples minuscules sont toujours intéressants. Et la personne qui participait aux ateliers “Où atterrir ?” commence à déployer cette situation : d’où vient la station [de lavage auto qui déverse ses eaux usées dans la rivière] ? Pourquoi est-ce qu'elle est là ? Pourquoi est-ce qu'elle n'obéit pas à la réglementation ? Et commence à ce moment-là la question de qui ? Quel collectif peut commencer, non pas simplement à décrire la situation avec la froideur qu’on associe au mot description, mais de modifier la situation, ce qui veut dire aller voir le maire, le maire n’est pas forcément sympa, pas forcément préparé. Donc comment est-ce qu’on va voir le maire ? Sous quelle forme ? Et on glisse très rapidement de la description par l’enquête à ce qu’on appelle la doléance, c'est-à-dire l’organisation d’un petit collectif qui essaie de modifier la situation de départ qui nous paraissait choquante, douloureuse, inquiétante, néfaste. 

 

Et c'est pour ça que le mot enquête, il faut le sortir de son sens, disons pour prendre un mot savant, épistémologique. Il n’appartient pas simplement au vocabulaire de la connaissance, il appartient au vocabulaire de l'action. Je rappelle, pour revenir au premier principe, que lorsque les cahiers de doléance ont été écrits en 1789 par tous les villages de France, la partie de description de la situation, du paysage et des conditions de vie des paysans qui signaient la déclaration de doléance était souvent très riche. Et c’est parce qu’ils avaient décrit la douleur, la complexité, les difficultés de la situation dans laquelle se trouvait leur village qu’ils étaient capable de faire une doléance. Donc il faut absolument détacher le mot description et le mot enquête parce que souvent, au sens tout à fait classique, en sciences sociales, comme en géographie, etc, faire une enquête, ce sont des gens qui viennent de l’extérieur, qui accumulent plein d’informations, et qui transportent cette information quelque part, soit pour faire une thèse, soit pour faire un article savant, soit pour une administration, soit pour un think tank, soit pour une boite de consultant.

 

Or là ce n’est pas du tout la situation, la situation est exactement inverse : ce sont des citoyens-experts qui partent de leur souci, qui l'étendent pas la description et l’enquête, et qui constitue un début, un prototype de ce qu’est une doléance. Je ne sais pas si ça clarifie la situation. C’est un peu différent ce dont parlait Vinciane, forcément, sauf sur un point qui est qu’on s'aperçoit que très souvent, ceux qu’on interroge partagent un certain nombre de soucis et peuvent être éventuellement mobilisés dans la question que l’on pose. Ça peut être très minimal : je vous file des informations, mais ça peut être très importants en disant “oui vous avez raison, allez-y continuer.”

 

Vinciane Despret : “Oui, tout à fait d’accord avec Bruno. C’est que moi, en principe, j’étais pas là ni pour faire des doléances ni rien, j’étais juste là parce qu’une question m’intéressait, donc c’était pas distant, elle m'intéressait pour des raisons personnelles très souvent, que ce soit des oiseaux ou des morts, ça m'intéressait. 

 

Mais c’est vrai que ce que Bruno, c’est que par moment, en effet, les gens étaient très intéressés parce qu’il avait le sentiment que le fait de participer aux échanges ou à ces procédures de mise en visibilité de ce qu’ils me racontaient allait pouvoir modifier quelque chose. Ça c’était un point intéressant, tant pour l’enquête avec les morts ou les gens disaient “mais tout ça on ne peut pas en parler, etc”, donc ça veut dire que si on peut commencer à en parler, c’est déjà quelque chose. Ou bien quand j’ai fait une enquête dans les camps de réfugiés pendant la guerre en ex-Yougoslavie, où les gens étaient extrêmement intéressés de partager, de connaître ce qui était un peu oublié : la condition des réfugiés était quand même quelque chose d’oublié. 

 

Et puis je viens de penser, au moment où Bruno parlait, d’un type d’enquête auquel je me suis intéressé dernièrement mais juste à titre amical. Il y a un livre qui est sorti il y a quelques mois d’Antoine Chopot et Léna Balaud, “Nous ne sommes pas seuls”, je ne sais pas si tu as pu le lire Bruno. 

C’est toute une recherche sur comment est-ce qu’on fait des alliances avec des non-humains, comment est-ce qu’on constitue des alliances avec des non-humains. Par exemple, comment est-ce que les paysannes argentines, dans leur lutte contre Monsanto et contre le soja transgénique, font alliance avec des amarantes ? Les amarantes, c’est une plante qui est une véritable peste pour une industrie comme Monsanto, parce que les amarantes ont ceci de particulier : elles ont piqué, se sont appropriés des gènes de soja transgénique qui résistent aux pesticides, et ils sont maintenant envahi d’amarantes et ne peuvent rien faire contre. Les paysannes ont vu la présence des amarantes “pas à leur place” comme une analogie avec leur propre présence et en ont fait un terrain d’action parce qu’elles ont créé des bombes, ce qu’on appelle les “seeds bomb” (des mottes de terre d’argile avec des graines dedans), et elles ont mis des graines d'amarantes dedans en faisant confiance aux amarantes pour continuer à pourrir la vie de Monsanto et de foutre les champs en l’air. Ils arrivent maintenant à faire que 80% des champs de récolte soient complètement foutus, dû à la présence des amarantes ; alors que pour eux les amarantes sont comestibles, donc ça ne les met même pas en danger, c’est une vraie alliance.

 

Ce sont donc Antoine Chopot et Léna Balaud qui avaient mis quelques exemples d’alliances possibles, et on est allé au marais Wiels, un endroit à Bruxelles qui est menacé par des promoteurs immobiliers. En fait, on remarque que dans beaucoup d’endroits, il y a de vraies enquêtes qui sont menées par les gens eux-mêmes qui sont intéressés à garder le site sans assignation immobilière, et qu’ils font des enquêtes sur qui vit là. Il faut chercher qui vit là. Pourquoi ? Parce que si vous pouvez détecter certaines espèces en voie d’extension ou en danger, vous pouvez à ce moment-là contrer les projets d’urbanisation et protéger le site. Mais ça demande des enquêtes très fines, parce que parfois, un animal est là cette année-ci, mais il faut être sûr qu’il revienne l'année prochaine : donc comment est-ce qu’on va favoriser son retour ? Mais sa présence de trois mois ce n’est peut-être pas suffisant, peut-être qu’il en faut un deuxième ? On cherche des forces et des alliés, et ces gens deviennent de vrais enquêteurs avec les deux naturalistes évidemment, pour essayer de déterminer qui vont être nos alliés sur ce terrain pour empêcher tous les projets. Et je trouve que ce sont aussi des enquêtes sont très intéressantes parce qu’elles ne sont pas du tout à froid, ce ne sont pas du tout des professionnels mais ils apprennent, ils vont trouver les personnes ressources ils vont chercher qui connait un peu, ils vont apprendre ce qu’il faut faire pour connaître et je trouve que c’est des cas extrêmement intéressants.”

 

Bruno Latour : “Il faut savoir qu’en général, la règle générale, c’est que les gens adorent être interrogés. Je dis ça pour que les participants ne soient pas intimidés par la notion d’enquête. Il ne faut pas avoir peur, Vinciane a raison.

D’abord, au début, c’est peut-être toujours un peu difficile, il y a toujours des moments un petit peu compliqués : “de quoi vous mêlez-vous ?” Et très vite, les gens se mettent à parler des heures. 

 

La règle, dans mes propres recherches, ça a toujours été qu'une interview qui était prévue pour une heure, on passe trois heures avec les gens qu’on interroge. Il ne faut pas du tout avoir peur de cette situation bizarre d’enquêter. Vous êtes des citoyens-experts, vous rencontrez d’autres experts, et il peut se faire un échange disons d’égal à égal, alors même que les informations sont évidemment très différentes.”

 

Vinciane Despret : “Je suis tout à fait d’accord avec Bruno : “est-ce que vous pouvez m’aider ?” est une formule qui est vraiment un sésame.

 

Je veux dire que pour moi une enquête c’est ça : c’est demander aux gens de m’aider à savoir quelque chose ou à faire un état des lieux, c’est assez extraordinaire ! Et les gens sont extrêmement détendus par rapport à ce type de propositions, c’est vrai ce que Bruno dit, parce que non seulement ils collaborent, mais quand je propose “est-ce que vous avez envie de m’aider, est-ce que vous pouvez m’aider, ou m’éclairer sur cette question”, c’est vraiment quelque chose sur lequel les gens sont extrêmements gentils et bienveillants, et c’est parfois même très comique. 

 

Je me souviens qu’une des personnes que j’ai interviewée, avec lesquelles on enquêtait avec Jocelyne, a commencé par un très drôle de truc, j’avais jamais vu ça : il s’est assis en face de nous, c’est un éleveur, on ne le connaissait pas, on avait eu son nom par quelqu’un d’autre. Il a pris son petit carnet, et il a commencé à me dire “bon, qui êtes-vous ?” Et pendant une demi-heure il nous a interrogés sur nous. On a répondu très gentiment, et puis après il a dit “ça va, c’est à vous”, et on a pu commencer à poser nos questions. Mais on a eu une demi-heure où il demandait quels étaient nos intérêts, pourquoi on faisait ce qu’on faisait, pourquoi on était là etc. Et on a pris le temps et ça valait vraiment la peine, mais c’était une situation complètement inversée où il nous interrogeait. 

Suite à cette enquête, on a écrit le livre “être bête” ensemble, qui est publié chez Actes Sud en 2007, où on explique au dernier chapitre notre méthodologie, l’intérêt qu’elle a eu, comment est-ce qu’on voyait que ça mettait les gens au travail de leur poser non pas une question, mais de leur demander de nous aider à formuler nos questions.”

 

Question : “Est-ce que vous pourriez préciser la finalité de ce que nous sommes en train de faire les uns les autres ? J’imagine bien évidemment que c’est rendre une responsabilité, une façon d’agir à tous les citoyens que nous sommes, en tout cas c’est ce que je vois et ce que je comprends dans cette façon de faire, et que je voudrais que vous me confirmiez. Et ensuite merci à Vinciane de confirmer que chacun peut être expert en son domaine, et que l'éleveur il a des choses à te dire, et je crois que ça c’est très fort parce qu”on le voit les uns les autres, quand on côtoie des professionnels, que le petit a souvent des choses à dire, il a son expérience et qu’aller la chercher c’est extrêmement fort. Bref, on est là pour réveiller les consciences et l’autonomie de chacun, le pouvoir d’agir de chacun, c’est bien ça ?”

 

Bruno Latour : “C’est toujours le problème avec le mot enquête : si on prend le sens que ça a dans les sciences sociales ou dans les études scientifiques, une fois l’enquête faite c’est fini ! C’est-à-dire que le but est l’enquête. 

 

Là, l’enquête est un moyen pour aller plus loin, et le plus loin tel que nous le définissons dans le projet “Où atterrir ?” c’est bien ce que nous appelons “doléance”, sachant que la doléance n’est pas ce que le groupe que vous constituez en ce moment, ou les groupes que vous constituez en ce moment peuvent exprimer, puisque par définition une doléance va être quelque chose qui ressemble à un début d’organisation politique, mais ce que beaucoup d’entre vous feront après les ateliers “Où atterrir ?” chacun dans son domaine.

 

L’idée est bien de lier l’enquête à quelque chose qui ressemble à une mobilisation disons, au sens tout à fait banal. Simplement, comme on le verra peut-être demain matin, c’est une mobilisation assez particulière parce qu’elle a justement fait l’enquête, et donc repéré les différents éléments et rendu réaliste, en quelque sorte, les propositions (issues de) la souffrance personnelle et qui s’adresserait à des entités, à des êtres, c’est souvent l’État d’ailleurs en France, qui sont décrits de manière très peu réaliste. 

 

C’est ça qui est intéressant, mais le point fondamental c’est que pour nous, l’enquête est un moyen et pas la fin. Si on était dans un cours de sciences sociales, évidemment ce serait la fin : on rendrait un rapport, on rendrait un article, on rendrait une thèse, peu importe. Mais là c’est pas du tout ça, c’est pour ça que le niveau de ce que nous attendons des enquêtes n’est pas du tout la même chose : c’est une exploration des points qui permettent de rendre réaliste, plus réaliste disons, ce qui commence par un souci et qui permet, d’après notre expérience, et c’est ce que nous espérons, qu’à chaque fois que s’ajoute un élément dans la liste des êtres que l’enquête révèle, se constitue aussi une capacité d’action, c’est-à-dire que plus il y a d’être repérés grâce à l'enquête, plus la capacité d’action devient réaliste, disons. J’espère que je réponds à votre question Madame.”

 

Question : “J’ai une question qui me travaille depuis le début du travail qu’on fait ici. Quand on travaille sur notre boussole et qu’on travaille sur les différentes entités qu’on a identifiées, dans les étiquettes entre alliés et ennemis, moi j’ai un peu de mal avec le terme “ennemi”, ou en tout cas je ne le réserve qu’à certains ennemis qu’on pourrait considérer comme irréductibles. Je préfèrerais parler la plupart du temps d’”adversaires”, car ce n’est pas quelque chose d’irréversible , ça peut être à un moment donné un allié dans certaines circonstances. Je ne sais pas si dans votre protocole, votre démarche, vous avez prévu de faire cette distinction entre ennemis et adversaires ?”

 

Bruno Latour : “Oui, évidemment, adversaire est un très bon terme, qu’on peut substituer facilement. Le fait d’avoir “ennemi”, je crois qu’on peut l’oublier là, mais ça dépend, disons, d’un argument de philosophie politique qui est peut-être tout à fait parasite par rapport à nos discussions. Cette discussion nous entraînerait trop loin je pense ; “adversaire” est parfait ! Prenons adversaire, pour le moment en tout cas, et laissons ennemi de côté. 

 

Ami-ennemi est une définition qui vient d’une philosophie politique qui est peut-être plus pertinente quand on commence à parler de paix et de guerre. Mais c’est peu probable que dans les enquêtes que vous êtes en train de faire, on soit dans ce genre de situation. Ceci dit, les évènements récents nous rappellent que la question de la paix et de la guerre n’est pas aussi éloignée qu’on le croyait encore il y a un mois. Et ami-ennemi a un sens, sachant qu’ennemi, même dans la théorie politique, et Monsieur le dit très justement, peut être un allié aussi.

 

Faisons le point : quand on a des adversaires et des alliés, on est au fond dans un “on a des choses en commun”. Avec amis et ennemis, le problème est qu’on n’est pas sûr d’avoir des choses en commun. Et donc la dispute va beaucoup plus loin, car c’est une dispute sur “est-ce qu’il existe un monde commun, qui va nous permettre de partager nos positions, éventuellement de nous allier, de faire des compromis ?” etc. A ce moment-là, la notion d’ennemi a un sens, pas du tout parce que l’ennemi est détestable, méprisable etc, mais simplement parce qu’il n’y a pas de monde commun pour arbitrer entre les deux côtés. C’est ça que veut dire ami-ennemi. Adversaire, opposant, finalement, on considère toujours qu’on peut s'entendre, se mettre autour d’une table et discuter. Ami-ennemi, c’est plus dur. C’est un point plus extrême, disons, du dissensus.”

 

Question : “J’ai un problème avec la définition des entités, parce que de mon côté, c’est plus des questions à chaque fois d’environnement et de systèmes : dans tel environnement c’est négatif, dans tel environnement c’est positif, et ça peut être déclenché par la même personne en fait. Et ça ne dépend pas d’une personne ou d’une institution : ça dépend dans quel cadre ça se passe. Pour moi, ça complique d’identifier qu’est-ce qui menace et qu’est-ce qui maintient, parce que souvent ce qui menace est surtout un contexte. Par exemple, si on prend un bailleur social. Il peut maintenir car il donne accès à des logements à loyer modéré. Mais par exemple, ça menace quand ça utilise les artistes pour gentrifier un quartier. Donc, la même entité se retrouve menaçante et dans le maintien, et pour moi c’est compliqué de circonscrire ce que maintient et ce qui menace quand c’est la même entité.”

 

Bruno Latour : “C’est que ce n’est pas la même entité ! Il faut appliquer les règles de description quand on fait la procédure d’écriture : le bailleur positif et le bailleur négatif, dans une boussole, ce sont deux personnes différentes. Donc le mot entité ne désigne aucunement une unité. On a utilisé “entité” simplement pour embêter tout le monde, par un terme qui ne veut absolument rien dire, c’est ça l’avantage. 

 

“Entité” ce n’est pas des acteurs, ça permet de parler aussi bien d’une institution, que d’un chat, que d’une rivière, du capitalisme, de n’importe quoi. Mais c’est dans le travail d’écriture et de boussole que se rend précis ce que c’est que l’entité en question. Si le bailleur social est dans un cas favorable et dans un autre cas défavorable, il faut considérer qu’il y a deux entités, il faut le couper en deux autrement dit ! Et essayer de comprendre, d’ailleurs, pourquoi est-ce qu’il est capable de faire à la fois menace et bienfait. Donc là, ce sont des problèmes de description, il ne faut pas du tout s’attacher au mot “entité”, qui désigne n’importe quoi, à condition qu’on l’ait décrit par son action. A partir du moment où on décrit quelque chose par son action négative, ça rentre dans la boussole, et c’est l’avantage de la boussole, l’entité est représentée par un personnage, donc on va avoir un personnage bailleur social négatif, bailleur social positif. Ce sont des principes de descriptions simples, et vous avez raison de poser la question.”

19 — présentation du kit de l’enquêteur

> 5 min

Vous pouvez, en cliquant ici, retrouver le kit de l'enquêteur.

20 — point sur la suite des ateliers

> 5 min

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